kochfo a écrit:Alors, ce qu'il faut faire d'autre, c'est de la politique ! Ce n'est pas en agissant sur l'espace physique, en créant des structures de médiation ou en essayant d'imposer de la mixité sociale qu'on prendra réellement le problème à bras le corps, c'est en ayant conscience que la situation des "assignés à résidence" est la résultante d'un rapport de force défavorable, que la richesse collectivement créée n'est pas justement partagée, que lorsque la bourse flambe quand le chômage explose, c'est parce que la bourse est l'ennemie des travailleurs, que lorsque les super-profits spéculatifs des banques se payent sur le dos du peuple, c'est parce la spéculation financière est prédatrice, bref, que le capitalisme est anti-social. Faire de la politique, c'est comprendre que la colère née de la frustration des habitants de ces quartiers est légitime et potentiellement fertile si on sait lui donner un sens et un cadre politique, au risque, sinon, qu'elle se perde en stériles violences.
Ce n'est pas aller dans le sens de l'émancipation politique des classes populaires que de chercher "technocratiquement" à leur offrir la meilleure gestion possible. Ce qu'il l'est, c'est de créer les conditions politiques de la combativité et du rapport de force.
Pour compléter, je pense qu'au point où nous en sommes, il n'est plus possible de "faire de la politique" - c'est-à-dire de créer les conditions du rapport de force - sans en passer par l'action sur l'espace physique et même les basses besognes ; avec d'immenses périls à la clés pour les militants et les organisations qui s'y prêtent : celui d'un côté, de perdre de vue la finalité politique de l'action et de l'autre, celui de verser dans le lumpemprolétarisme.
Mon quartier vote à gauche. Entre 60 et 70 % selon le bureau de vote ; par vent arrière, ça monte même à 80% (aux municipales). Mais il s'abstient massivement, bien sûr. Le mode d'intervention traditionnel ne fonctionne plus. La méthode "IIIème République" de mon Conseiller Général : s'incruster à tous bout de champs sur la photo dans le journal, aller à toutes les manifestations, rendre visite aux malades à l'hostau, faire acte de présence aux enterrements ou aux fêtes religieuses, serrer des louches, la tournée des troquets, rendre des petits services, etc, ça fonctionne de moins en moins. La propagande de masse, plus démocratique : porte-à-porte, affichage, réunions publiques, cinéma militant etc, trouve aussi ses limites. Y a même plus de volontaire pour animer la feuille de choux locale militante et non partisane, quoi que très engagée ; alors la lire... Même le clientélisme est dans l'impasse : le changement de sensibilité de 1995 en Mairie l'a amplement prouvé.
Plutôt si. Tout cela fonctionne
dans la mesure où ça nous permet de faire la course en tête devant le FN et l'UMP auprès de ceux des citoyens qui continuent de s'inscrire sur les listes électorales et d'aller voter. Mais un citoyen sur trois n'est pas inscrit sur les listes et parmi ceux qui sont inscrits, pratiquement la moitié n'est jamais allé voter en 10 ans. Et je ne parle même pas du Conseil d'habitant. On a renoncé à une désignation par élection pour passer au tirage au sort. Cette années, pour sept sièges à pourvoir, il y avait sept candidats. Cette démobilisation générale est potentiellement explosive.
Les rangs de nos associations sont squelettiques même si elles parviennent à l'occasion à mobiliser du monde. Seules les licences sportives (essentiellement foot, basket, pétanque) tirent leur épingle du jeu. Le fait que le quartier dispose d'équipements sportifs (salle omnisport, patinoire, terrain de foot) n'y est pas étranger. Mais même les AS ont un mal de chien à renouveler leurs cadres.
Pour autant, en terme d'insécurité, on est plutôt mieux loti qu'ailleurs. D'abord grâce à la présence policière. Pas la police de Monsieur Sarkozy. Ca non. Mais tout simplement parce que la caserne de CRS est à l'entrée du quartier. Ils n'interviennent pas en tant que tels, bien sûr, mais ils sont là, comme habitants.
Ensuite, il reste de jolis lambeaux de tissu social. Comme chaque année, on a organisé le bal du 14 juillet avec le groupe femmes du comité de prévention et l'Union des Habitants (affiliée à la CNL). Il y avait plus de 500 personnes sur la place, on a déversé des palettes entières de bière, tout le monde était bourré et il n'y a pas eu une rixe, pas un incident sérieux, comme d'habitude. Dans le quartier d'à côté, un type s'est fait poinçonner dans le dos en tentant de s'interposer dans une bagarre et je ne parle pas des voitures brûlées dont on n'a de toute façon pas le décompte.
Ce sont bien "nos" jeunes qui sont allé foutre le bordel dans une autre fête de village à quelques kilomètres. Lorsqu'à minuit ils se sont pointés avec l'intention manifeste de mettre le souk chez nous, un regard de travers de la présidente de l'asso organisatrice et un signe du doigt du Président de l'amicale de pétanque, ont suffit à désamorcer toute velleïté de bordelliser notre soirée.
Le lendemain, un élu me faisait remarquer que nous n'avions aucun service d'ordre et qu'on était des dingues. En faisant la check-list l'avant veille, on n'y avait même pas pensé tellement ça parait incongru. Pourtant, y a pas que des anges, dans le quartier. Loin de là et l'insécurité, c'est une préoccupation permanente des gens, et à juste titre.
Ce genre d'animation un peu panem et circenses, c'est de la politique. D'abord parce que c'est nous et personne d'autre qui les organisons, ce qui forme un périmètre d'action collective à la dimension de quelques blocs d'immeubles.
Ensuite parce qu'on politise ces fêtes. Cette année, j'ai fait le discours de clôture. Je vous laisse imaginer de quoi je suis capable avec un verre dans le nez et un truc à dire à propos du 14 juillet. En descendant de l'estrade, j'ai entendu une mère de famille dire à son fils "t'as compris, si t'aides pas au rangement, t'es pas Républicain".

Je sais bien que c'est en (petite) partie pour me faire plaisir, en (grande) partie pour se foutre de ma gueule, mais aussi parce que "c'est comme ça" ; c'est un élément de culture politique. Le fameux périmètre.
Ensuite ça permet d'entrer directement dans la bagarre sociale. Je suis rentré du bal avec trois pages de carnet remplis de récits de coups de canifs à la charte de relogement qu'on a signé avec les bailleurs sociaux à l'occasion du plan de renouvellement urbain. Y a une cellule chargé de recueillir ce genre d'histoires. Il y a une employée municipale chargée d'assurer des permanences dans le cadre du PRU. Les locaux sont vides. Les gens n'y vont pas, parce qu'ils n'ont pas confiance dans les institutions ou bien parce qu'ils se laissent couler quand la société de HLM leur fait des misères. Nous, on rentre où on veut, en prenant des précaution et les portes nous sont encore largement ouvertes, pour l'instant.
Si on faisait du porte-à-porte pour expliquer les circuits de la finance mondialisée, ses interconnexions avec la crise du logement, la politique d'asphyxie du gouvernement et les crapuleries des organismes de HLM qui découlent de tout ça, on se ferait jeter, gentiment, mais fermement. Même chose en encore plus difficile à propos de l'insécurité. Ce discours-là, on peut le tenir pour faire le chapeau du rôle de médiation, justement. Parce que les gens ne peuvent pas
prendre une décision éclairée pour eux-mêmes quand ils ne disposent pas des tenants et des aboutissants. Et c'est là que le terrain devient glissant.
Primo. Depuis que j'ai pris des responsabilités à l'Union des Habitants, il y a un organisme et boite privée qui m'ont offert un job. Deux offres d'emplois en trois mois. C'est de la corruption, ni plus ni moins. Comme je fait partie des gentils, j'ai refusé bien sûr. Mais en vrai, j'avais pas le choix. Faire partie des mauvaises têtes, des râleurs et des suspicieux parnoïaques organisés, ça vous expose si vous craquez, à voire la quasi-totalité de votre vie sociale s'effondrer en un instant en cas d'écart de conduite. Mais je vois bien où ont été recrutés les médiateurs de bus du Conseil Général. C'est ça que j'appelle la lumpemprolétarisation. La droite parle de "politique des grands frères" pour nous le reprocher. A l'UMP, chez moi, ils sont passés maître dans la discipline.
Secundo. Tiens, la cheffe vient de m'appeler. Tout à l'heure on va revoir Mme V. Elle a la cinquantaine bien tassée, veuve. Elle habite un F3 d'une barre promise à la démolition d'ici trois ans. Cette barre, le bailleur cherche à la vider le plus vite possible. Sur une centaine d'appartements, il n'en reste plus qu'une dizaine qui sont occupés. Tous les moyens sont bons pour faire partir les gens, y compris des coups de fil incessants, des convocations à l'agence. Dernièrement, ils lui ont dit qu'elle allait devoir se débarrasser d'une partie de ses meubles, puisque vivant seule, elle n'aurait pas droit à mieux qu'un F2. La dame a une peur irrationnelle de se retrouver SDF (c'est ce qui arrive quand on fait peur aux gens) et en même temps, elle ne veut pas quitter l'appartement qui a vu grandir ses enfants.
Dès le départ, nous nous sommes battus pour que les nouveaux logements soient construits avant que les anciens ne soient détruits. La géographie de ce quartier s'y prêtait. L'objectif du PRU est de reloger la moitié des anciens habitants dans les nouveaux logements, les autres étant dispersés en centre ville où la Mairie à l'occasion des précédentes mesures de politique de la ville, a acquis puis cédé aux bailleurs sociaux du foncier, ou encore en périphérie, dans les communes rurbaines. L'objectif du bailleur est de "remplir" ses logements vides récemment acquis et de vider les anciens qui lui coûtent les yeux de la tête en entretient. Et puis à l'occasion de l'enquête sociale, d'indiquer que les anciens locataires sont très bien là où ils sont et qu'il n'y a pas lieu de reconstruire autant que ce qui était prévu initialement. Le but final est de construire moins de logements au prix, pour partie, d'un étalement urbain à la campagne ni très responsable écologiquement, ni soutenable socialement par les personnes qui sont ainsi dispersées, ni politiquement payant pour nous.
Pour vider cette barre, il n'y a pas que la coercition. Cette méthode-là est valable pour le dernier carré d'irréductibles têtes de bois. Les autres ont eu droit à des propositions extrêmement alléchantes, notamment des maisons avec jardinet. On voyait parfaitement où le bailleur voulait en venir, mais il était bien entendu hors de question de se mettre en travers. Ca impliquait de dire au voisin de Mme V que lui n'avait pas droit à son jardinet à la place d'une cage d'escalier qui sent la pisse du pitt bull du voisin du dessus.
Maintenant qu'on est entré dans le dur, il s'agit de tenir tête appartement par appartement. Et là, le rapport de force emprunte les voies de la technique. Qu'est-ce que c'est que cette "prestation d'occupation" de 289,05 € qui apparait tout d'un coup sur les quittances de loyer ? Est-ce que le fait que Mme V garde ses petits enfants le week-end et les vacances ne lui ouvre pas droit à un F3 au terme de l'enquête sociale préalable au relogement ? Est-ce que le bailleur ne s'est pas engagé à payer les frais de raccordement ? Pourquoi il n'y a plus d'eau chaude à partir du troisième étage, et non, il n'est pas question de "descendre" les locataires au rez-de-chaussé, mais bien de faire monter l'eau, et la télé, pourquoi on reçoit plus la télé ? etc...
Quelque part, c'est de la médiation, quelque part, il faut percoler avec la technocratie parce qu'il faut expliquer les termes techniques, assister les gens quand ils remplissent les dossiers et surtout savoir s'arrêter à l'endroit précis où c'est une assistante sociale qui doit prendre le relais. Si le bailleur propose à Mme V un F3 dans le quartier et que ça lui convient
sereinement, bien sûr, on considérera qu'on a fait ce qu'il fallait, tout en sachant que le départ de la 90ème locataire de l'immeuble affaiblit considérablement le rapport de force en faveur des 9 qui restent derrière. Et Mme V prendra sa décision non pas à cause de sa trouille irraisonnée d'être jetée à la rue pour des motifs obscurs, mais parce qu'elle aura pigé l'ensemble de la question : des critères de relogement qui s'appliquent à elle en particulier jusqu'au mode de financement général de l'habitat social en France, en passant par les déboires du renouvellement urbain de Jean-Louis Borloo.
C'est du travail de dentelière. On n'a absolument pas les forces militantes ni les ressources intellectuelles pour le faire partout et c'est pour ça d'ailleurs qu'on enregistre défaite sur défaites. Mais je ne vois pas comment fertiliser autrement le terrain social pour qu'il y pousse de la Politique et du rapport de force.